N° 28
8 septembre 2003

Amkoullel, Rappeur
"La pauvreté est le lit de la corruption"


"Surafin" ! Cela vous dit certainement quelque chose. Si non, sachez alors que c’est le titre générique du nouvel et second album d’Issiaka Bâ. Un inconnu ? Pas du tout puisqu’il s’agit du beau rappeur qui fait un véritable ravage dans le cercle des filles branchées sous le sobriquet… Amkoullel ! L’enfant peul est en effet de retour avec la bombe de cette fin de vacances. Un album de dix titres plus engagé que «In Faculté» le premier de la saga de l’étrange destin de ce diplômé en droit. Une œuvre attendue chez les disquaires à partir du 4 septembre prochain. Mais avant, le beau gosse du rap malien nous donne le fond de sa pensée dans cet entretien. Interview

- Le Mag : Que voulez-vous dire par «Surafin» ?
Amkoullel : Surafin signifie pot-de-vin ! La lutte contre la corruption est d’actualité. Elle est dans tous les discours. Mais, peu de gens s’attaquent aux racines du fléau : la pauvreté ! Un chef de famille qui ne parvient pas à assumer ses responsabilités sociales peut facilement succomber à la tentation de la corruption. Il ne va pas hésiter sur les moyens de nourrir, soigner, loger et habiller sa famille ainsi que pour pouvoir envoyer ses enfants à l’école. Un enseignement qui devient de plus en plus cher et qui n’est donc plus à la portée des démunis. Lorsqu’on vit dans l’extrême pauvreté, il est difficile de résister à certaines tentations, diaboliques ou malhonnêtes fussent-elles.

- Quelle est alors la meilleure stratégie pour combattre la pauvreté ?
Je n’ai pas la prétention de proposer une baguette magique contre le fléau. Mais, je suis sûr que la baisse des prix des denrées de première nécessité serait un pas décisif contre le phénomène. Il faut faire de telle sorte que tout le monde puisse manger à sa faim. Que toute la population ait gratuitement accès aux soins de santé et à l’éducation. Que l’électricité, l’eau potable… ne soient plus un luxe pour les citoyens. Malheureusement, au Mali, tout cela coûte extrêmement cher de nos jours. Je ne suis pas d’ailleurs le premier à le dire. Le Tata Pound a déjà attiré l’attention des décideurs sur cette réalité aujourd’hui palpable par tous.

- N’est-ce pas ce qu’ATT fait depuis son retour au pouvoir ?
Je n’ai pas la prétention de contester cela. Mais, on ne voit pas encore l’impact positif de cette volonté politique sur la vie de tous les jours. Les difficultés demeurent toujours. On a l’impression que les conditions de vie se durcissent chaque jour davantage. Peut-être qu’à la longue on verra les effets de cet engagement. Mais, à ce rythme, peu de gens survivront pour en profiter. Il faut survivre aux difficultés du présent pour profiter du futur. Et cela devient de plus en plus difficile au Mali.

- Surafin ! Cela sonne plutôt la révolte d’un artiste de plus en plus engagé. Quelle est votre motivation ?
C’est une motivation naturelle. Déjà, dans ma façon de vivre, je suis assez sincère et assez militant. C’est donc une façon de vivre que j’ai transposé dans mon art. Parce que, pour moi, le rap est un art à part entière qu’il faut exercer avec sincérité afin de mieux communiquer avec les autres. L’exercice de l’art requiert avant tout de l’engagement pour exprimer ses opinions et ses convictions socio-politiques.

- Quelle peut être alors la finalité d’un tel engagement ?
La finalité c’est d’éveiller les consciences, de contribuer à mon échelle au changement des mentalités. Si en écoutant mes chansons, même une personne arrive à changer de comportement, j’en serais heureux parce ce serait quelque chose de gagner pour la société et pour la nation. Et c’est cela le but recherché. Le rappeur mène une campagne de sensibilisation comme l’enseignant, le journaliste, le leader d’opinion, etc.

- Amkoullel, King Lassy Massasy, Tata Pound… Le rap, c’est de plus en plus des messages écrits au vitriol. Avez-vous l’impression d’être suivis, surtout par les jeunes qui doivent porter le flambeau du changement ainsi voulu ?
Pour le moment, il est difficile d’évaluer l’impact de notre engagement. Mais, lorsque dans la rue, des jeunes vous abordent et vous récitent entièrement vos textes ou vous demandent des éclaircissements leur permettant de mieux comprendre vos messages, on se dit qu’on est ne doit plus être loin du but visé. Cela dénote déjà d’une certaine prise de conscience. C’est donc un point de marquer sur la voie du changement des comportements. Et c’est cela l’espoir

- Qu’attendez-vous de Surafin ?
Qu’il soit un grand succès afin de me permettre de sortir un 3è album. Je souhaite aussi qu’il contribue à attirer l’attention des dirigeants, et à éveiller la conscience des citoyens sur la nécessité de lutter contre la pauvreté par le travail, les initiatives novatrices et concrètes afin de mieux combattre la corruption.

- Il y a beaucoup de featuring (Diata Sya, Tata Pound, Déné Issébéré, Doudou Soul, Phillo, Michelle Traoré et Diop) sur cet opus. Qu’est ce qui vous a guidé dans cette démarche ?
Au départ, j’avais l’intention de composer un album hors série. C’est un concept que je voulais expérimenter en invitant des amis pour enregistrer au moins la moitié des titres d’un tube. Mais, finalement, j’ai décidé de faire de Surafin mon second album compte tenu de certaines considérations techniques et stratégiques. J’avais surtout envie de travailler avec les amis sur un projet et je suis parvenu à le faire. Je crois c’est l’essentiel.

- On peut alors s’attendre à des duos Amkoullel et de jeunes artiste comme Rokia Traoré, Ramata Diakité, Mamou Sidibé, Mariétou Diabaté… ?
Bien sûr ! J’ai déjà discuté avec Amy Sacko sur la possibilité de travailler ensembles sur un album. J’en ai également discuté avec Ramata Diakité et Doussou Bagayogo. J’avais même l’intention d’inviter Doussou sur Surafin. Mais, j’avais déjà autour de moi assez d’amis. J’ai donc commencé avec Déné Issébéré, Michelle Traoré (la fille de Falaba Issa Traoré, paix à son âme)… Et je compte poursuivre l’expérience avec d’autres artistes en dehors du cercle du rap.

- In Faculté, votre premier album, a-t-il été à la hauteur de vos attentes ?
Je suis assez satisfait de In Faculté. Il a comblé mes attentes parce qu’il a été réalisé à l’échelle de mes ambitions. Je n’étais pas encore assez connu du public. Les mélomanes l’on acheté, écouté et apprécié. Et ils m’attendent certainement sur le second album. In Faculté m’a donc permis de me hisser dans le gotha du hip hop au Mali.

- La piraterie a hypothéqué beaucoup de carrières artistiques au Mali. Que peuvent les jeunes artistes contre ce fléau ?
La meilleure arme est la sensibilisation. Parce que seul un changement de comportement des populations peut nous permettre d’éradiquer le fléau. Il faut parvenir à faire comprendre aux Maliens qu’il est paradoxal de dire qu’on aime un artiste et d’aider ses ennemis à le ruiner socialement et professionnellement. Il faut leur faire comprendre qu’acheter une œuvre piratée correspond à tuer son idole, l’empêcher de sortir d’autres albums et de vivre décemment des fruits de son dur labeur. Lorsque les citoyens comprendront cela, je suis sûr que peu de gens vont payer les cassettes piratées. Et la piraterie va cesser d’elle-même faute de clientèle.

- Des projets d’avenir ?
Evidemment ! Le 5 septembre, c’est-à-dire le lendemain de la sortie de Surafin, je vais organiser le concert dédicace de l’album. Ce serait à l’Hôtel Baobab à 21 heures (entrée : 1.000 F cfa). Tous les rappeurs de la place seront de la fête. Ce sera mon dernier concert à Bamako pour cette année. Parce que je vais retourner en France pour des études d’ingénieur-son. J’en ai pour une année.

- Le mot de la fin ?
Je vais encore rappeler aux Maliens que la meilleure manière d’aider son chanteur préféré est de payer ses œuvres légales aujourd’hui facilement identifiables grâces au sticker. Ce sont eux qui peuvent combattre les pirates et nous permettre de vivre décemment de notre art. J’exhorte tout le monde à acheter Surafin parce c’est le meilleur album de l’année !

Propos recueillis par King Moseto

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