Procès contre la piraterie
Un douteux verdict
C'est
demain que s'ouvre le séminaire du ministère de la Culture
contre la piraterie des oeuvres littéraires et artistiques.
Cette rencontre va réunir, au Palais de la Culture, les associations
des artistes, des écrivains, des producteurs et distributeurs,
des importateurs de cassettes... Elle vise à élaborer
les stratégies permettant de renforcer la lutte contre un fléau
qui a des graves répercussions sociales sur les artistes et
économique pour le pays.
Ce séminaire
intervient presque deux semaines après le verdict de la cour
d'appel dans un procès opposant Mali K7 SA et 13 artistes (Ali
Farka Touré, Amy Koïta, Rokia Traoré, Habib Koité,
Nahawa Doumbia, Issa Bagayogo, Mamou Sidibé...) à un
importateur du nom de Ousmane Daou "Gouro". Un appel perdu
par les plaignants au motif que "l'action publique est éteinte
par la transaction douanière du chef de l'infraction d'importation
sans déclaration". Un verdict qui a laissé
plus d'un perplexe parce que toutes les preuves étaient réunies
pour confirmer le premier arrêt du tribunal d'instance en mai
2001. La cour est passée outre.
Cette affaire a commencé par la saisie par la douane, à
Zegoua, d'un container en novembre 1999. Selon les documents présentés
par l'importateur, il devait contenir, "2004 colis de pantalons
et salopettes en bonneterie de coton pour femmes ou garçonnets".
Mais, après vérification, la douane y a découvert
1986 cartons de cassettes enregistrées, un groupe électrogène,
une photocopieuse couleurs (pour certainement copier les jaquettes),
neuf battants vitrés, trois pièces de rechange, quatre
couvre-lits et une valise.
Donc
la friperie que le container était supposé contenir
s'est métamorphosée en 198.600 cassettes. On sait par
expérience qu'un container peut contenir jusqu'à 200
000 cassettes. Le tri de la saisie avait été opéré
en présence du Bureau malien des droits d'auteurs (Bumda) dont
l'attitude paraissait paradoxale a déniché parmi les
oeuvres piratées, des cassettes "légales".
Et pourtant, l'importateur n'a pu présenter aucune autorisation
d'importer dûment délivrée par les autorités
compétentes. Toujours est-il que le Bumda a déclaré
que 157.800 cassettes sont légales. "Nous avons de
la peine à imaginer qu'un container de friperie puisse contenir
des cassettes légales. Un rêve ou un cauchemar ? Mais,
c'est toujours ainsi...”, déclare un plaignant.
Les plaignants voulaient surtout obtenir une réparation des
préjudices subis par l'importation des 40.800 cassettes piratées
confisquées par les services de la douane. Il va de soi que
la transaction douanière évoquée par la cour
pour justifier son verdict n'a concerné que la réparation
de la contravention d'importation frauduleuse. Elle ne rend aucunement
justice à Mali K7 et aux 13 artistes spoliés de leurs
droits d'auteurs et des recettes de la vente de leurs cassettes.
En tout cas c'est à cette conclusion que la cour était
parvenue lors du premier procès.
Elle avait conclu sur la responsabilité de Gouro sur l'action
publique, la responsabilité pénale et sur l'action civile.
Elle avait en conséquence accepté la "constitution
de partie civile" des artistes et de Mali K7. Et l'importateur
frauduleux avait été condamné à cinq cent
mille Francs CFA (563,00 €) d'amende et à payer un million
de F CFA (1.525,00 €) à chacun des plaignants, soit un
total de quatorze millions cinq cent mille. Et au procès en
appel ceux-ci et la douane avaient apporté d'autres preuves
plus compromettantes. Mais, la cour n'en pas tenu compte à
causes d'autres considérations qui demeurent à sa seule
discrétion.
A l'annonce
du verdict, ils sont nombreux à être tombés des
nues. A commencer par le Ministre de la Culture résolument
engagé aux côtés des plaignants dès sa
nomination à la tête de ce département. Un verdict
qui laisse planer le doute quant à ses fondements. Les différents
reports de sa prononciation au motif de "compléments d'informations"
dont la cour était la seule à voir la nécessité
avaient déjà provoqué le scepticisme au niveau
des plaignants. Mais, Mali K7 et les artistes ont fait un pourvoir
en cassation après avoir accusé le coup. Ils espèrent
que le droit sera dit à la cour suprême.
Moussa
Bolly
Le reflet N° 371 du 08/09/2003
Ce
container contenait de la friperie, qui c'est transformée en
198.600 cassettes (un container contient au maximum 200.000 cassettes).
157.800 cassettes sont devenues légales ? Et 40.800 pirates…
Il est difficile d'imaginer qu'un container de friperie puisse contenir
une seule cassette légale… Mais c'est ainsi…
Il est à noter que le tri (des salopettes à bretelles?),
a été fait sous la direction du Bureau Malien du Droit
d'Auteur (BUMDA) pour trouver des cassettes légales …
Pincez moi, je dois rêver ...
Le BUMDA n'apparaît d'ailleurs pas dans la procédure
judiciaire intentée par les artistes, pourtant l'un de ses
principaux rôles est la protection du droit des artistes …
Pour
que les droits des artistes et de leurs producteurs soient respectés
le BUMDA se devait conformément aux articles 141 et 142 de
la loi 84-26 de faire saisir la totalité du container et de
poursuivre le contrevenant en justice...
Le procès verbal établi par la sous direction des enquêtes
douanières en date du 30/11/99 précise :
"Sur ces faits nous avons notifié au sieur Ousmane
N'Daou une infraction consistant en une importation sans déclaration
et un délit au sens de la loi 84-26 AN-RM (loi sur le droit
d'auteur)" … "Vu la contravention au code
des douanes et la loi 84-26 AN-RM notamment en ses articles 141 et
142 nous avons déclaré au sieur Ousmane N'Daou …"
…
"Nous avons donné lecture du présent procès
verbal au prévenu et l'avons invité à le signer
avec nous, ce qu'il a accepté de faire et copie lui a été
immédiatement remise …"
Neuf
douaniers ont signés ainsi qu'Ousmane N'Daou.
Le contrevenant a lui-même reconnu avoir importé des
cassettes pirates... Pourtant le tribunal le relax et constate l’inexistance
des poursuites pénales pour contrefaçons et piraterie
et renvoi les parties civiles à se mieux pourvoir de ce chef
...
Ce qui veut dire que les artistes n’ont pas apporté la
preuve que le sieur N’Daou a importé des cassettes pirates...
Le tribunal met les dépens à la charge du trésor
...
Ce qui veut dire que c’est l’état (donc le contribuable)
qui va régler les frais de procédure ...
Rappel
loi 84-26
Article 141 : Toute édition d'écrits, de compositions
musicales, de dessin, de peinture ou toute autre production imprimée
ou gravée en entier ou en partie au mépris des loi et
règlements relatifs à la propriété des
auteurs est une contrefaçon et cette contrefaçon est
un délit.
Est coupable de délit de contrefaçon et puni des peines
d'emprisonnement de un à cinq ans et de 50.000 FCFA (77 €)
à 15.000.000 FCFA (22.668,00 €) d'amende quiconque :
A) importe sur le territoire malien toute reproduction d'une oeuvre
faite en violation des dispositions de la présente loi.
Article
142 : Dans tous les cas prévus par l'article précédent,
les coupables seront, en outre, condamnés à la confiscation
des sommes égales au montant des parts de recettes produites
par la reproduction, la représentation ou la diffusion illicites
ainsi qu'à la confiscation de tout matériel spécial
installé en vue de la reproduction illicite et de tous exemplaires
et objets contrefaits. Le matériel ou les exemplaires contrefaits,
ainsi que les recettes ou part de recettes ayant donné lieu
à confiscation, seront remis à l'auteur ou à
ses ayants droit pour les indemniser d'autant du préjudice
qu'ils auront souffert; le surplus de leur indemnité ou l'entière
indemnité s'il n'y a eu aucune confiscation de matériel,
d'objets contrefaits, ou de recettes, sera réglé par
les voies ordinaires.
Le
langage de la vérité
Dans
la répression de la piraterie et la réparation de ses
préjudices, les artistes et leurs ayant-droits ne doivent pas
nourrir trop d'espoir parce que notre justice, en l'état actuel
où d'autres considérations priment toujours sur le droit,
n'est pas encore prête à être leur allié
contre les pirates.
D'ailleurs,
dans ce combat, tout le monde s'offusque, mais rares sont les acteurs
qui agissent concrètement. Les plus actifs ont été,
ces dernières années, la presse, des artistes et Mali
K7. Mais, force est de reconnaître qu'ils bénéficient
aujourd'hui d'un appui sans faille du ministère de la Culture
depuis la nomination de Cheick Oumar Sissoko. Mais, qu'à cela
ne tienne !
La piraterie
ne sera jamais combattue tant que les pirates bénéficient
de la complicité des structures chargées de sa répression.
Le combat est perdu d'avance tant que des producteurs et des distributeurs
vont continuer à tirer les juteuses ficelles du fléau
dans l'ombre. Il faut maintenant se dire la vérité toute
nue parce que ceux qui vont se retrouver demain au Palais de la Culture
connaissent les racines du mal et savent qui fait quoi dans l'enracinement
du fléau. Mais, personne n'a le courage de dénoncer
l'autre ou de l'attaquer de face.
Ce qui fait que l'engagement de beaucoup de personnes dans ce combat
n'est qu'égoïsme et pure hypocrisie. Tout le monde est
conscient que l'importation des œuvres musicales est une brèche
largement ouverte par laquelle les pirates n'ont aucune peine à
s'engouffrer. Mais, elle ne semble offusquer personne à part
les artistes et Mali K7. Le Mali est l'un des rares pays au monde,
sinon le seul, où cela est admis. Les produits artistiques,
musicaux en l'occurrence, circulent grâce aux accords entre
producteurs et distributeurs de par le monde et non par le biais d'un
réseau d'importateurs, ou plutôt de mafieux. N'ayons
pas peur des mots, ces importateurs ont une très grande part
de responsabilité dans la piraterie au Mali. Et ils ont été
longtemps couverts par le Bumda soit par laxisme ou par complicité.
La rencontre
de demain est une bonne initiative parce qu'elle permet aux protagonistes
d'échanger sur les stratégies à élaborer.
Mais, il ne faut pas la voir comme une fin en soi. Ce séminaire,
comme d'autres, n'aboutira à rien tant que chacun (artistes,
producteurs, justice, forces de sécurités, douanes,
Bumda...) n'assume pas sincèrement et honnêtement son
rôle. Elle doit donc être cette occasion rêvée
de se dire la vérité, même toute crue. Et, pour
ce faire, il faut que les gants de velour soient abandonnés,
que les protagonistes acceptent de se cracher la vérité
en face pour crever l'abcès. Le langage de diplomatie ne résoudra
rien parce qu'on est dans un milieu où la sincérité
n'est pas monnaie courante à cause des intérêts
en jeu. Les acteurs n'ont plus intérêt à ménager
les brebis galeuses qui sont dans leurs rangs.
Les acteurs
se sont assez pliés à ce jeu sordide qui couvre la piraterie.
Il est temps de franchir le rubicond, de se soulager les consciences
afin de pouvoir se regarder en face, et surtout de pouvoir regarder
en face ses propres artistes. Des pigeons suffisamment plumés
! Le marché musical, lorsqu'il est assaini, est assez lucratif
pour garantir à chacun ses intérêts. Mais, c'est
la cupidité qui pousse certains à vouloir s'accaparer
de la part des autres.
Nous
en avons assez, les artistes (ceux qui sont propres) en ont mare et
le pays a besoin des retombées de son épanouissement
culturel pour soutenir ses efforts de développement économique
et social. Tout cela est compromis parce que quelque part, certains
n'ont pas le courage de se dire la vérité. A-t-on jamais
vu une plaie guérir sur la pue ? De la même manière,
aucun combat ne peut être gagné lorsque les acteurs réfusent
de se dire la vérité pour se complaire dans l'hypocrisie
et l'égoïsme.
Moussa
Bolly
Le reflet N° 371 du 08/09/2003